Fil 05 · Guerre et réconciliation · 29 septembre 2026
Le jardin aux deux terres
Le racisme ne se résume pas à un geste haineux. Une fable de jardinier aide à voir ses trois étages, et par où commencer à réparer.
1 · La scène
Ce soir-là, j'ai ouvert un vieux manuel d'histoire au hasard. Les pages respiraient la gloire des rois, la fierté des explorateurs, le génie des inventeurs. Et pourtant, un vide m'a saisi : pas une seule histoire où je pouvais reconnaître quelqu'un comme mon ami.
Il m'avait raconté qu'une amie, une maman afrodescendante, avait trouvé dans le manuel de sa fille le commerce triangulaire, sans un mot sur la traite des personnes africaines. Elle avait pris un crayon et prolongé une ligne. Le triangle était devenu quadrilatère.
Depuis, cette image m'habite : un seul geste peut redonner une place à celles et ceux que l'histoire a effacés.
Vignette originale
2 · Le cas documenté
Les trois étages du racisme
On imagine souvent le racisme comme un geste haineux, commis par une personne mal intentionnée. En 2000, dans l'American Journal of Public Health, la chercheuse en santé publique Camara Phyllis Jones propose de le voir sur trois niveaux : institutionnalisé, interpersonnel et intériorisé.
Pour l'expliquer, elle raconte une fable. Un jardinier a deux bacs à fleurs. Il sème les graines rouges dans une terre riche et fertile, les roses dans une terre pauvre et rocailleuse. Les fleurs roses poussent moins bien ; le jardinier, qui n'aime pas leur allure, les arrache avant même qu'elles montent en graine. Et à la fin, les fleurs roses elles-mêmes refusent le pollen rose : elles préfèrent le rouge.
Les trois étages sont là. La terre inégale, c'est le racisme institutionnalisé : Jones le décrit comme devenu la norme, parfois inscrit dans la loi, souvent transmis comme un désavantage hérité. Les fleurs arrachées, c'est le racisme entre les personnes. Le pollen refusé, c'est le racisme intériorisé, quand on finit par croire ce qu'on dit de nous.
Pour Jones, la fable aide à penser où intervenir. On peut consoler chaque fleur arrachée, et il le faut. Mais tant qu'on ne change pas la terre, le jardin reproduit les mêmes écarts. L'Ubuntu rappelle que le jardin est un seul : quand une partie s'appauvrit, c'est tout le jardin qui fleurit moins.
3 · La voix
« [La personne d'ubuntu] est diminuée quand d'autres sont humiliés ou diminués »
« Et comme tout le reste, si on peut l'apprendre, on peut le désapprendre. »
4 · La question
Dans votre milieu, à l'école, au travail ou dans votre quartier, quelle « terre » faudrait-il changer pour que toutes les fleurs aient la même chance de grandir ?
Sources
- C. P. Jones, « Levels of Racism: A Theoretic Framework and a Gardener's Tale », American Journal of Public Health, 90(8), 2000 (notice, Université du Maryland). drum.lib.umd.edu
- C. P. Jones, même article, texte intégral (copie, Université de Californie). ccfruitandnuts.ucanr.edu
- Calvin Theological Seminary, extrait de D. Tutu, No Future Without Forgiveness, Doubleday, 1999, p. 31. cep.calvinseminary.edu
- ASU News, « ASU Project Humanities hosts 'Blue Eyes/Brown Eyes' educator Jane Elliott », 3 novembre 2017. news.asu.edu
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