Fil 01 · Exil et migration · 29 septembre 2026

Faire de l'autre un étranger

L'altérisation transforme une différence en frontière. Du regard quotidien à la déshumanisation, elle suit une pente qu'on peut apprendre à remonter.

1 · La scène

Ce matin, en me rasant, j'ai soutenu mon reflet plus longtemps que d'habitude. Combien de fois ai-je laissé le regard des autres définir ma valeur ?

Un ami m'a dit un jour que le racisme ne blesse pas seulement de l'extérieur : il finit parfois par s'installer à l'intérieur. C'est le poison le plus discret, celui qui fait douter de soi même quand personne ne parle.

J'ai écrit dans mon carnet : se réapproprier son image, c'est apprendre à se voir avec ses propres yeux.

Vignette originale

2 · Le cas documenté

L'altérisation, quand la différence devient une frontière

L'altérisation, c'est le processus par lequel on construit une personne ou un groupe comme « autre » : différent, étranger, souvent inférieur, par rapport à une norme que la majorité ne nomme même pas. La couleur de la peau, l'accent, la religion ou la langue deviennent des étiquettes qui réduisent quelqu'un à une seule identité.

Le penseur Edward Said a donné à cette mécanique l'une de ses analyses les plus célèbres. Dans Orientalism, paru en 1978, il montre comment les sociétés occidentales ont fabriqué des images de l'« Orient » en opposition à elles-mêmes, un autre présenté non seulement comme différent, mais comme inférieur. L'encyclopédie Britannica le range parmi les livres savants les plus influents du XXe siècle.

L'altérisation commence souvent petit, par un regard ou une remarque. À l'extrême, elle mène à la déshumanisation. Au Rwanda, dans les mois qui ont précédé le génocide contre les Tutsi de 1994, le journal Kangura les désignait comme des inyenzi, des « cafards ». Le 3 décembre 2003, le Tribunal pénal international pour le Rwanda a condamné pour génocide trois responsables des médias, dont le fondateur de la Radio Télévision Libre des Mille Collines.

L'Ubuntu ne demande pas d'effacer les différences. Il refuse qu'elles deviennent des murs. Reconnaître l'autre dans toute sa complexité, c'est aussi se protéger soi-même : une société qui apprend à déshumaniser n'épargne personne.

1978parution d'Orientalism, d'Edward Said
2003trois responsables des médias condamnés par le Tribunal pénal international pour le Rwanda

3 · La voix

« Ce qui arrive à l'individu arrive au groupe tout entier »
John S. Mbiti, African Religions and Philosophy, 1969 (traduction libre)
« tout ce qui est trop différent de lui, le menace dans sa tranquillité »
Tahar Ben Jelloun, à propos du raciste, Le racisme expliqué à ma fille, 1998

4 · La question

Quelle étiquette avez-vous déjà collée à quelqu'un, ou reçue vous-même, et que faudrait-il pour voir, derrière elle, une personne entière ?

Sources

  1. Britannica, « Orientalism », œuvre d'Edward Said. www.britannica.com
  2. United States Holocaust Memorial Museum, « Rwanda Media Trial Opens », 23 octobre 2000. encyclopedia.ushmm.org
  3. Mécanisme résiduel des Tribunaux pénaux internationaux, « Three Media Leaders Convicted for Genocide », 3 décembre 2003. unictr.irmct.org
  4. Article universitaire citant J. S. Mbiti, African Religions and Philosophy (éd. 1989, p. 106), Université catholique d'Eichstätt-Ingolstadt. edoc.ku.de
  5. Critiques libres, « Le racisme expliqué à ma fille », extraits ; BnF, notice de l'œuvre (1998). www.critiqueslibres.com

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