Fil 06 · Économie et inégalité · 29 septembre 2026

Le sac à dos invisible

Le privilège blanc n'est ni la richesse ni une vie facile : ce sont des avantages quotidiens qu'on ne voit pas, parce qu'ils semblent normaux.

1 · La scène

Je me surprends parfois à mesurer le monde à l'aune de mon seul confort. C'est l'illusion de l'égocentrisme : croire qu'on est au centre, alors qu'on n'est qu'un fil parmi d'autres dans la toile.

Dans mon carnet, j'ai écrit : penser d'abord à soi, c'est survivre ; penser avec l'autre, c'est vivre. L'ubuntu me rappelle que l'humanité est un cercle, et que chaque fois que je le referme sur moi-même, je l'appauvris. Alors ce soir, j'essaie de déplacer mon regard. De « Que vais-je perdre ? » à « Que pourrions-nous gagner ? »

Vignette originale

2 · Le cas documenté

Ce que contient le sac à dos

En 1988, la chercheuse américaine Peggy McIntosh publie un document de travail au Wellesley Centers for Women, repris en 1989 dans le magazine Peace and Freedom. Elle y compare le privilège blanc à un sac à dos invisible et sans poids, rempli de cartes, de passeports, de codes et de chèques en blanc. Puis elle dresse la liste de ce qu'elle tient pour acquis : voir des gens de sa couleur partout à la télévision et à la une des journaux, savoir que les manuels scolaires de ses enfants parlent de gens qui leur ressemblent, ne jamais devoir parler au nom de tout son groupe, être sûre qu'un policier ne l'arrête pas à cause de sa couleur.

Au Québec, en 2017, Alexandra Pierre, militante féministe et membre du conseil d'administration de la Ligue des droits et libertés, reprend l'idée dans un lexique sur le racisme. Elle décrit des avantages invisibles, mais systématiques, dont profitent les personnes perçues comme blanches : être largement représentées au pouvoir, voir l'histoire de son groupe valorisée, trouver sans effort des livres pour enfants à son image, échapper aux contrôles d'identité arbitraires, se sentir « normal » partout.

Ce privilège ne veut pas dire être riche ni n'avoir jamais souffert : on peut connaître la pauvreté, la maladie ou le sexisme. Il veut dire que la couleur de sa peau n'a pas été un obstacle de plus. Le reconnaître n'est pas une affaire de culpabilité. C'est, dans l'esprit de l'ubuntu, voir le cercle en entier, puis se servir de sa propre aisance pour ouvrir le passage et faire entendre les voix qu'on écoute trop peu.

3 · La voix

« L'ubuntu ne veut pas dire qu'on ne doit pas s'enrichir »
Nelson Mandela, entrevue filmée sur le sens de l'ubuntu, 2006 (traduction libre)
« On m'a appris à ne voir le racisme que dans des actes individuels de méchanceté »
Peggy McIntosh, « White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack », 1989 (traduction libre)

4 · La question

Qu'y a-t-il dans votre propre sac à dos que vous n'aviez jamais remarqué, et avec qui pourriez-vous en partager le contenu ?

Sources

  1. Peggy McIntosh, « White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack », National SEED Project (1988, 1989). nationalseedproject.com.wcwonline.org
  2. Alexandra Pierre, Ligue des droits et libertés, « Mots choisis pour réfléchir au racisme et à l'anti-racisme », 1er mars 2017. liguedesdroits.ca
  3. « Nelson Mandela explains the concept of ubuntu », transcription des sous-titres (Amara), 2006. amara.org

Chaque donnée de cette page renvoie à une source publique vérifiable.

Mots-clés

À lire aussi

Fil 07

Le 29 janvier, se souvenir ensemble

Après l'attentat de la grande mosquée de Québec, en 2017, la solidarité des voisins a aidé une communauté blessée à se relever.

Lire
Fil 02

Le droit de parler à un humain

Au Québec, la Loi 25 oblige les entreprises à dire quand une machine seule a tranché, et à laisser la personne s'expliquer à quelqu'un.

Lire
Fil 03

Le poids des petites phrases

« Tu viens d'où, vraiment ? » Une à une, les microagressions semblent anodines. Accumulées, elles pèsent. La recherche le confirme.

Lire