Fil 02 · Technologie et déshumanisation · 29 septembre 2026
Un même souffle
Des crânes de Morton aux spiromètres « corrigés » selon la race, la science a longtemps servi la hiérarchie ; elle apprend aujourd'hui à s'en défaire.
1 · La scène
Un ami m'a confié un jour que, dans la salle d'attente, il entend les souffles avant d'entendre les noms. Chaque respiration lui rappelle la sienne, comme si la santé de l'un tenait celle de l'autre par un fil invisible.
Il y a des prescriptions qu'aucun médecin n'écrit : écouter sans présumer, nommer sans blesser, soigner sans hiérarchiser. Dans mon carnet, j'ai noté : ce n'est pas la « race » qui rend malade, c'est le refus de voir. Un diagnostic juste commence par une humanité reconnue. Ubuntu murmure : si je prends soin de toi, je guéris une part de nous.
Vignette originale
2 · Le cas documenté
Du crâne mesuré au souffle corrigé
Au 19e siècle, des savants ont mis leurs instruments au service d'une hiérarchie des races. À Philadelphie, le médecin Samuel Morton, professeur à l'Université de Pennsylvanie, a réuni 867 crânes humains. Dans Crania Americana (1839), il divise l'humanité en cinq races classées selon leur supposée capacité intellectuelle ; l'ouvrage devient vite la référence sur la « différence raciale ». En 1851, le médecin Samuel Cartwright invente la « drapétomanie », une prétendue maladie mentale qui pousserait les personnes esclavisées à s'enfuir.
Cartwright, lui-même propriétaire d'esclaves, affirmait aussi que les poumons des personnes noires présentaient une « déficience » de 20 %. Cette idée a traversé le temps. En 2015, la chercheuse Lundy Braun rappelait que la plupart des spiromètres, les appareils qui mesurent le souffle, appliquaient un facteur de correction aux personnes non blanches : de 10 à 15 % aux États-Unis pour les personnes dites « noires ». Un souffle plus faible pouvait ainsi passer pour « normal ».
En 2023, l'American Thoracic Society a recommandé d'abandonner ces équations raciales au profit d'une équation moyenne, commune à tous. Selon elle, l'ajustement selon la race peut retarder le diagnostic et l'accès aux traitements des personnes racisées. Désormais, c'est à ceux qui voudraient maintenir ces corrections de prouver leur utilité.
La science se corrige quand on ose l'interroger. L'Ubuntu nous rappelle que soigner, c'est d'abord reconnaître l'autre comme pleinement humain : un même souffle, une même dignité.
3 · La voix
« Raviver notre sentiment d'appartenance à une plus grande famille du vivant. »
« Une catégorie politique qui a été déguisée en catégorie biologique. »
4 · La question
Dans nos cliniques, nos écoles et nos outils de tous les jours, quelles « évidences » héritées mériteraient d'être questionnées ensemble, pour que chacun soit mesuré à sa juste humanité ?
Sources
- Penn & Slavery Project, Université de Pennsylvanie, « Slavery's Science ». pennandslaveryproject.archives.upenn.edu
- PBS, Africans in America, S. Cartwright, « Diseases and Peculiarities of the Negro Race », De Bow's Review, 1851. www.pbs.org
- L. Braun, « Race, ethnicity and lung function: A brief history », Canadian Journal of Respiratory Therapy, vol. 51, no 4, 2015. pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- American Thoracic Society, « ATS Publishes Official Statement on Race, Ethnicity and Pulmonary Function Test Interpretation », 2023. site.thoracic.org
- Fondation Nobel, Wangari Maathai, conférence Nobel, 10 décembre 2004. www.nobelprize.org
- The Sun, « Not So Black and White », entretien de Mark Leviton avec Dorothy Roberts, avril 2019. www.thesunmagazine.org
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