Fil 02 · Technologie et déshumanisation · 15 octobre 2026 · 2 min de lecture
Le téléphone branché sur le vent
Au Japon, dans un jardin face à la mer, un vieux téléphone n'est relié à aucune ligne. Depuis le tsunami de 2011, des milliers de personnes viennent y parler à ceux qu'elles ont perdus.

Le grenier à récits
Dans une cabine blanche, au milieu d'un jardin, Kazuyoshi Sasaki, 67 ans, se penche et prend le combiné.
Il compose le numéro de cellulaire de sa femme, Miwako.
Personne ne répondra. Le téléphone n'est relié à aucun réseau. On l'appelle le « téléphone du vent ».
Kazuyoshi lui parle quand même. Il lui raconte qu'il lui avait envoyé un message pour lui dire où il était. Elle ne l'a jamais lu.
Le 11 mars 2011, un séisme et un tsunami ont frappé le nord-est du Japon. Près de 20 000 personnes sont mortes. Miwako a été emportée.
Pendant des jours, Kazuyoshi l'a cherchée, d'un centre d'évacuation à l'autre. La nuit, il revenait dans les décombres de leur maison.
La cabine se trouve à Ōtsuchi, à environ 500 kilomètres au nord-est de Tokyo. Dans cette ville, 1 285 personnes sont mortes ou disparues, environ une sur dix.
Elle appartient à Itaru Sasaki, un concepteur de jardins. Il a commencé à la construire en novembre 2010, après la mort de son cousin, emporté par un cancer. Il l'a terminée peu après le tsunami.
Puis il a ouvert son jardin à tous. Selon lui, beaucoup de gens n'ont pas pu dire au revoir.
En 2017, au moins 25 000 personnes étaient déjà venues. Elles arrivent de partout au Japon.
Sachiko Okawa, 76 ans, y appelle son mari Toichiro. Ils ont été mariés 44 ans. Le tsunami l'a emporté. Elle avoue se sentir seule. Parler dans la cabine, dit-elle, lui fait un peu de bien.
Elle amène souvent ses deux petits-fils. Eux aussi parlent à leur grand-père.
Nos téléphones nous relient à tout le monde, tout le temps. Celui-ci n'est relié à rien. Et pourtant, il transporte ce qui compte le plus.
D'autres téléphones du vent ont vu le jour ailleurs. Le 28 mai 2026, un téléphone du vent a été inauguré à Stayner, en Ontario, dans l'écoparc de Clearview. La fondation de l'hospice Georgian Triangle l'y a installé avec le canton, pour aider les visiteurs à vivre leur deuil.
À la fin de son appel, Kazuyoshi Sasaki dit à sa femme :
« Je suis si content qu'on se soit rencontrés, merci, on fait notre possible, à bientôt. »
Le lien avec ceux qu'on aime ne s'arrête pas au bout de la ligne. Il nous faut parfois juste un endroit, et le temps, pour le dire à voix haute.
Et vous ?
À qui, vivant ou disparu, aimeriez-vous dire quelque chose que vous n'avez jamais eu le temps de dire ?
Chiffres
Sources
- Japan's tsunami survivors call lost loves on the phone of the wind (Reuters, 2021) kfgo.com
- Japan's Otsuchi 'wind phone' lets the living talk to the dead (ISPR, d'après le Washington Post, 2018) ispr.info
- Japan's 'Wind Phone' offers solace to those grieving (Yahoo News) news.yahoo.com
- Wind phone at the Clearview EcoPark (Canton de Clearview, 2026) www.clearview.ca
Chaque donnée de cette page renvoie à une source publique vérifiable.
Mots-clés
À lire aussi
La voix du discours de mariage
En 2005, un AVC a privé de la parole Ann Johnson, une enseignante de Regina. Dix-huit ans plus tard, l'enregistrement de son discours de mariage a aidé à lui rendre sa voix.
LireMesurer la maladie en dollars
Un algorithme de santé américain jugeait les besoins des patients à leurs dépenses passées ; les patients noirs, moins soignés, semblaient donc moins malades.
LireUn même souffle
Des crânes de Morton aux spiromètres « corrigés » selon la race, la science a longtemps servi la hiérarchie ; elle apprend aujourd'hui à s'en défaire.
Lire