Fil 05 · Guerre et réconciliation · 24 octobre 2026 · 2 min de lecture
Voir avec les deux yeux
Un aîné mi'kmaw de Nouvelle-Écosse, Albert Marshall, propose de regarder le monde avec deux yeux : l'un pour les savoirs autochtones, l'autre pour la science occidentale.

Le grenier à récits
C'était à Eskasoni, en Nouvelle-Écosse.
Dans sa cuisine, Albert Marshall était assis à table. Par la fenêtre, on voyait le lac Bras d'Or. Il avait alors 83 ans, et un journaliste de CBC était venu l'écouter.
Cet aîné mi'kmaw était né là, à Eskasoni, en 1938. Enfant, il avait fréquenté le pensionnat indien de Shubenacadie. Il parlait couramment le mi'kmaw.
Ce jour-là, il parla d'une idée qu'il avait forgée avec sa femme, Murdena.
En mi'kmaw, on dit etuaptmumk. En français : voir avec les deux yeux.
Fermez un œil et tentez d'enfiler une aiguille. C'est difficile.
Avec un seul œil, on voit, mais on perçoit mal la profondeur. Avec les deux, le monde reprend son relief.
L'idée d'Albert Marshall ressemble à cela. D'un œil, on apprend à voir avec les forces des savoirs autochtones. De l'autre, avec les forces des savoirs occidentaux.
Puis on se sert des deux yeux ensemble, pour le bien de tous.
Il ne s'agit pas de choisir un camp. Ni de fondre un savoir dans l'autre. Chacun garde sa force, et on regarde ensemble.
L'idée était née d'un constat. Il y a environ 25 ans, la famille Marshall remarqua qu'il y avait bien peu d'étudiants autochtones dans les universités de la région.
Murdena alla consulter les aînés du Cap-Breton. Leur réponse fut claire : l'école devait faire une place aux façons de connaître mi'kmaw.
De 1999 à 2007, Albert Marshall aida à créer un programme de sciences intégratives à l'Université du Cap-Breton. Le premier du genre au Canada.
Imaginez un lac. Un scientifique mesure la température et la qualité de son eau. Une aînée sait, depuis des générations, quand les poissons y reviennent et ce que les familles en tirent.
Chacun voit une part du lac. Ensemble, ils le voient mieux.
L'idée fit son chemin, en éducation et en recherche. En Nouvelle-Écosse, Albert Marshall aida à préparer un cours de sciences de l'environnement de 12e année fondé sur les deux yeux, avec des sorties sur le terrain et des prélèvements d'eau.
En 2023, il fut nommé officier de l'Ordre du Canada.
Le but de tout cela ? Apprendre à vivre ensemble, répondit-il, et à :
« utiliser l'amour et la compassion comme principe qui nous guide. »
Etuaptmumk est une sagesse mi'kmaw. L'Ubuntu en est une autre, qui dit : je suis parce que nous sommes. Côte à côte, chacune à sa façon, elles rappellent que mon regard a besoin de celui de l'autre.
Regarder avec les yeux de l'autre ne nous enlève rien. On y gagne de la profondeur, et un « nous » plus large.
Aujourd'hui, quelqu'un, près de vous, voit peut-être la part du lac qui vous échappe.
Et vous ?
Dans votre travail ou votre famille, quel savoir différent du vôtre pourrait vous aider à voir une situation avec plus de relief ?
Chiffres
Sources
- Albert Marshall (L'Encyclopédie canadienne) thecanadianencyclopedia.ca
- Eskasoni elder bringing two-eyed seeing into the classroom (CBC News) www.cbc.ca
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