Fil 01 · Exil et migration · 21 septembre 2026

Un permis, un patron, une peur

Un rapporteur de l'ONU estime que le permis lié à un seul employeur expose des travailleurs étrangers à l'exploitation. Ottawa conteste, mais le débat reste ouvert.

1 · La scène

Un samedi soir de juillet, dans l'épicerie d'un village de la Montérégie, la caissière remarque un jeune homme aux bottes encore pleines de terre. Il compte ses pièces une fois, deux fois, trois fois, puis repose le carton de lait sur le comptoir.

Elle ne dit rien. Depuis le printemps, elle voit passer les mêmes visages fatigués, toujours en groupe, toujours pressés de remonter dans l'autobus de la ferme. Ce soir-là, elle glisse le lait dans le sac et murmure : « Vous me le paierez la semaine prochaine. » Il hésite, puis sourit.

Vignette originale

2 · Le cas documenté

Un permis attaché à un seul patron

Le 6 septembre 2023, au terme d'une visite de deux semaines au Canada, le rapporteur spécial des Nations Unies sur les formes contemporaines d'esclavage, Tomoya Obokata, lance un avertissement : les permis de travail liés à un employeur précis, dont ceux de certains programmes de travailleurs étrangers temporaires, rendent ces travailleurs vulnérables à l'esclavage moderne. La raison est simple : ils ne peuvent pas dénoncer les abus sans craindre d'être renvoyés dans leur pays.

Son rapport final, daté du 22 juillet 2024 et présenté au Conseil des droits de l'homme, maintient ce constat. Il décrit des salaires versés en partie ou confisqués, des heures excessives, du harcèlement, des logements surpeuplés et un accès aux soins parfois découragé. Il recommande d'offrir systématiquement à ces travailleurs une voie vers la résidence permanente.

Le 12 septembre 2024, à Genève, le Canada a contesté ces conclusions, rappelant qu'un travailleur peut légalement changer d'employeur. Ottawa cite le permis de travail ouvert pour travailleurs vulnérables (2019), des obligations imposées aux employeurs en 2022, dont l'interdiction des représailles, et près de 41 millions de dollars pour un programme de soutien aux travailleurs migrants.

Des recours existent donc, mais ils supposent qu'une personne isolée, qui parle peu la langue et dont le séjour dépend de son patron, ose s'en servir. Le permis lié à un employeur reste au cœur du débat. Ce qui a changé les choses jusqu'ici, ce sont des travailleurs qui ont témoigné, des organismes qui les ont accompagnés et des voisins qui ont cessé de regarder ailleurs.

2019création du permis ouvert pour travailleurs vulnérables
41 M$pour le Programme de soutien aux travailleurs migrants

3 · La voix

« Le Programme des travailleurs étrangers temporaires alimente les formes contemporaines d'esclavage. »
Tomoya Obokata, rapporteur spécial de l'ONU, rapport au Conseil des droits de l'homme, 2024

4 · La question

Si mon voisin de rang ne peut pas quitter son patron sans risquer de perdre son droit d'être ici, sommes-nous vraiment voisins ?

Sources

  1. « UN expert sounds alarm over contemporary forms of slavery in Canada » (ONU Info, 2023) news.un.org
  2. Rapport du Rapporteur spécial, visite au Canada, A/HRC/57/46/Add.1 (Conseil des droits de l'homme, 2024) documents.un.org
  3. Note sur la réponse au Rapporteur spécial (Emploi et Développement social Canada, 2024) rechercher.ouvert.canada.ca
  4. « Un rapport compare les travailleurs étrangers du Canada à des esclaves modernes » (Noovo Info, 2024) www.noovo.info

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