Fil 01 · Exil et migration · 4 novembre 2026 · 3 min de lecture
Nommer le Grand Dérangement
Peut-on devenir étranger sur la terre où l'on est né ? De 1755 à 1763, environ 10 000 Acadiens ont été chassés de leurs terres, et il a fallu près de 250 ans pour que la Couronne reconnaisse officiellement leurs souffrances.

Le grenier à récits
Avez-vous déjà porté une blessure que personne, autour de vous, n'acceptait de nommer ?
Le 28 juillet 1755, à Halifax, le Conseil de la Nouvelle-Écosse ordonne la dispersion des Acadiens.
Quelques semaines plus tôt, le gouverneur Charles Lawrence exige des délégués acadiens un serment d'allégeance sans condition à la Couronne britannique. Depuis des décennies, beaucoup d'Acadiens tiennent à rester neutres.
Les délégués refusent. Lawrence les fait emprisonner.
Puis l'ordre est lu, notamment dans l'église paroissiale de Grand-Pré.
Ce qui suit porte un nom : le Grand Dérangement.
À l'automne 1755, près de 1 100 Acadiens sont embarqués sur des navires vers la Caroline du Sud, la Géorgie ou la Pennsylvanie.
Ce n'est que le début.
De 1755 à 1763, environ 10 000 Acadiens sont déportés. Selon Parcs Canada, c'est à peu près les trois quarts de la population acadienne des Maritimes.
Les familles sont dispersées dans les colonies britanniques, en France, aux Antilles. Beaucoup meurent de maladie, entassées dans les cales, ou noyées. Après la chute de Louisbourg, en 1758, environ 3 100 Acadiens sont déportés ; plus de la moitié meurent en mer ou de maladie.
Environ 1 500 personnes fuient vers la Nouvelle-France. D'autres finiront en Louisiane, où leurs descendants deviendront les Cadiens.
À partir de 1764, les survivants peuvent revenir. Mais leurs terres sont prises.
Ils s'installent ailleurs : à la baie Sainte-Marie, à Chéticamp, au Cap-Breton, à l'Île-du-Prince-Édouard, dans le nord et l'est du Nouveau-Brunswick.
L'exil ne commence pas toujours loin de chez soi. On peut devenir étranger sur la terre où l'on est né.
En 1763 déjà, des exilés acadiens à Philadelphie adressent une pétition au roi George III.
Elle reste sans réponse.
Plus de deux siècles plus tard, dans les années 1990, un avocat cadien de Louisiane, Warren Perrin, reprend cette demande. Il ne réclame pas d'argent. Il demande que les faits soient reconnus.
Seulement cela.
Le 10 décembre 2003, une proclamation royale est signée au nom de la reine. Elle reconnaît l'ordre de déportation, sa durée jusqu'en 1763, et les épreuves et souffrances du peuple acadien. Elle ne reconnaît aucune responsabilité juridique ou financière. Elle fait du 28 juillet la Journée de commémoration du Grand Dérangement.
Le 28 juillet 2005, à Grand-Pré, une plaque est dévoilée. Le ministre responsable de Parcs Canada, Stéphane Dion, en explique le sens :
« pour que nous et les générations futures nous souvenions de ce qui s'est passé ici »
Si je suis parce que nous sommes, comme le dit l'Ubuntu, une mémoire blessée ne peut guérir en silence. Tant qu'une injustice n'est pas nommée, ceux qui l'ont vécue restent seuls avec elle.
Nommer une injustice ne la répare pas. Mais reconnaître, c'est dire à un peuple : votre histoire fait partie de la nôtre.
Aujourd'hui, quelqu'un, près de vous, attend peut-être simplement qu'on reconnaisse ce qu'il a traversé.
Et vous ?
Quelle histoire de votre famille, ou de votre peuple, attend encore d'être reconnue ? Et laquelle des autres prenez-vous le temps d'écouter ?
Chiffres
Sources
- La Déportation des Acadiens (L'Encyclopédie canadienne) thecanadianencyclopedia.ca
- Proclamation désignant le 28 juillet de chaque année « Journée de commémoration du Grand Dérangement » (Justice Canada) laws-lois.justice.gc.ca
- Government of Canada commemorates the expulsion of the Acadians (Gouvernement du Canada, 2005) www.canada.ca
- Royal Proclamation of 2003 (Wikipédia) en.wikipedia.org
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