Fil 06 · Économie et inégalité · 3 octobre 2026

La clé d'abord

Le projet Chez Soi a montré qu'offrir d'abord un logement, puis du soutien, aide deux fois plus de gens à rester logés, alors que l'itinérance augmente au Québec.

1 · La scène

Le trousseau ne pèse presque rien : deux clés, une pour la porte d'en bas, une pour le 3B. Il les tourne dans sa main depuis l'ascenseur.

L'intervenante attend dans le corridor, un sac d'épicerie au bout du bras. Elle ne lui demande pas de prouver qu'il est « prêt ». Elle lui demande seulement s'il préfère le café ou le thé.

Dans la cuisine vide, il ouvre le robinet, le referme, l'ouvre encore. Puis il s'assoit par terre, dos au mur, et dit à voix basse, comme pour s'habituer au son : chez moi.

Vignette originale

2 · Le cas documenté

Un toit avant les conditions

Longtemps, bien des programmes ont demandé aux personnes itinérantes de prouver qu'elles étaient « prêtes » avant de leur confier un appartement. L'approche Logement d'abord renverse l'ordre : un logement ordinaire tout de suite, puis un soutien adapté, au rythme de la personne.

Pour la mettre à l'épreuve, Ottawa a investi 110 millions de dollars en 2008 dans le projet de recherche Chez Soi, mené par la Commission de la santé mentale du Canada à Vancouver, Winnipeg, Toronto, Montréal et Moncton. De 2009 à 2013, 2 148 personnes itinérantes vivant avec un trouble mental ont été réparties au hasard entre Logement d'abord et services habituels. À Montréal, 469 personnes y ont participé ; l'Institut Douglas s'occupait de l'équipe logement et des suppléments au loyer.

Les résultats sont nets. Durant les six derniers mois du suivi, 62 % des participants de Logement d'abord étaient logés en tout temps, contre 31 % dans les services habituels. À Montréal, pour les personnes aux besoins élevés, chaque tranche de 10 $ investie a permis d'économiser en moyenne 8,27 $ en services divers.

Depuis, la rue ne s'est pas vidée. Le 15 avril 2025, le dénombrement québécois a recensé 12 077 personnes en itinérance visible, 20 % de plus qu'en 2022, dont 5 036 à Montréal. En avril, la mairesse de Montréal a plaidé pour une approche du « toit d'abord », tout en constatant que l'argent ajouté par tous les paliers de gouvernement ne suffit pas à changer la tendance. Car une clé suppose une porte : sans logements abordables en nombre suffisant, l'approche manque de matière. Lundi, la Journée mondiale de l'habitat rappellera le droit de chacun à un logement adéquat. Une promesse qui ne se tient qu'à plusieurs.

12 077personnes en itinérance visible au Québec le 15 avril 2025
62 % contre 31 %participants de Chez Soi logés en tout temps, avec ou sans Logement d'abord
8,27 $économisés à Montréal pour chaque 10 $ investis (besoins élevés)

3 · La voix

« […] on doit lutter à la fois contre la pauvreté et contre la crise du logement. »
Eric Latimer, professeur de psychiatrie à l'Université McGill et responsable de la recherche montréalaise du projet Chez Soi, 2023

4 · La question

Quand une personne de notre quartier n'a plus de porte à refermer derrière elle, que sommes-nous prêts à ouvrir, ensemble, pour qu'elle retrouve sa place parmi nous ?

Sources

  1. Résumé du rapport final du projet pancanadien Chez Soi (Commission de la santé mentale du Canada, 2014) commissionsantementale.ca
  2. Projet Chez Soi, rapport final du site de Montréal (Commission de la santé mentale du Canada, 2014) commissionsantementale.ca
  3. Dénombrement des personnes en situation d'itinérance visible au Québec : les premiers résultats de 2025 (ministère de la Santé et des Services sociaux, 2026) www.newswire.ca
  4. Le dénombrement montre une hausse de 20 % des itinérants au Québec entre 2022 et 2025 (La Presse Canadienne, 2026) www.lechodemaskinonge.com
  5. Experts : Montréal se prépare pour un autre 1er juillet sur fond de crise du logement (Université McGill, 2023) www.mcgill.ca
  6. Journée mondiale de l'habitat (Nations Unies, 2026) www.un.org

Chaque donnée de cette page renvoie à une source publique vérifiable.

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