Rwanda, 1994
Zura Karuhimbi
Pendant le génocide contre les Tutsi, en 1994, une vieille guérisseuse du village de Musamo cacha plus d'une centaine de personnes chez elle. Elle tint les tueurs à distance en jouant de la peur des esprits.

Vies inspirantes · Justice et réconciliation
C'était en 1994, à Musamo, un village du centre du Rwanda.
Là vivait une veuve hutue. Elle s'appelait Zura Karuhimbi. Elle était déjà âgée. Personne ne sait au juste quand elle était née.
Elle venait d'une famille de guérisseurs, et elle l'était aussi. On lui prêtait des pouvoirs magiques.
Elle vivait seule dans une petite maison de deux pièces. Elle cultivait son champ. Elle accueillait parfois des pensionnaires.
Cette année-là, le génocide contre les Tutsi commença.
Les miliciens Interahamwe menaient les massacres. Zura refusa de se joindre à eux.
Elle fit l'inverse. Elle ouvrit sa porte.
Des Tutsi vinrent se cacher chez elle. Des Hutu modérés. Des Twa. Des Burundais. Et même trois Européens.
Elle recueillit aussi des bébés, trouvés dans les bras de leurs mères qui n'avaient pas survécu.
Ils furent plus d'une centaine. Dans la maison. Dans la cour, sous des feuilles sèches de haricots et des paniers. Peut-être aussi dans un trou, au milieu de ses champs.
Plus tard, elle dira qu'elle en avait caché tant qu'elle ne connaissait pas le nom de certains.
Pour tenir les tueurs à distance, Zura joua de la peur des esprits. On disait qu'elle était possédée. Elle invoquait les esprits Nyabingi.
Zura s'enduisit la peau d'herbes qui piquaient. Elle en mit aussi sur les murs de sa maison. Qui la touchait avait la peau irritée.
Quand les miliciens approchaient, elle faisait du bruit. Elle frappait des plats. Elle cognait des pierres. Elle prononçait des paroles qui ressemblaient à des sorts.
Elle agitait ses bras, lourds de bracelets. Elle disait que la maison était hantée.
Elle prévenait les tueurs : s'ils entraient, ils creuseraient leur propre tombe.
Des miliciens lui offrirent de l'argent. Elle refusa.
Tous ceux qui s'étaient cachés chez elle survécurent.
Après le génocide, Zura expliqua qu'elle était musulmane pratiquante. La sorcellerie n'avait été qu'un moyen de dissuasion.
En 2006, le président Paul Kagame lui remit la médaille de la Campagne contre le génocide.
Elle la porta presque tout le temps. La nuit, elle la glissait sous son oreiller.
Elle resta pauvre, dans la même maison. Une nièce prenait soin d'elle.
Au Rwanda, on la compte parmi les indakemwa, les justes. On la cite comme un exemple d'ubumuntu. Ce mot rwandais fait écho à l'Ubuntu, sans s'y confondre : il parle de ce qui fait de nous des humains.
Dans une vidéo, elle dit simplement :
« Si tu veux aimer, tu commences par ton voisin. »
Zura Karuhimbi mourut chez elle, à Musamo, le 17 décembre 2018.
Il reste d'elle une petite maison de deux pièces. Et plus de cent personnes qui en sont ressorties vivantes.
Sources
- Zura Karuhimbi (Wikipédia, anglais) en.wikipedia.org
- A Rwandan hero who exploited superstition to save lives during the genocide has died at 106 (Quartz, 2018) qz.com
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