Afrique du Sud, 2001
Augustine Shutte
Philosophe à l'Université du Cap, Augustine Shutte consacra une grande partie de son œuvre à l'ubuntu. En 2001, il en fit une éthique commune pour l'Afrique du Sud d'après l'apartheid.
Vies inspirantes · Penseurs de l'Ubuntu
C'était en 1958, à Stellenbosch, en Afrique du Sud.
Lors d'une rencontre entre universités, un étudiant du Cap sauta à la perche. Il franchit treize pieds, un peu plus de 3,90 mètres. C'était un record pour l'Université du Cap.
Il s'appelait Augustine Shutte. Il était né en 1938.
À l'université, il étudiait la philosophie auprès de Martin Versfeld. Jeune homme, il se disait athée. Un athée « en quête », précisait-il. La quête, elle, ne le quitta jamais.
Il partit ensuite à Oxford étudier la théologie. Il voulait devenir pasteur anglican. Mais en chemin, il se tourna vers l'Église catholique.
Il entra chez les Dominicains, dans un monastère de Stellenbosch. Il y resta six ans.
Puis, dans la trentaine, il quitta le monastère. Il voulait se marier, avoir des enfants, enseigner.
À partir de 1972, il enseigna la philosophie à l'Université du Cap. Un collègue le décrivit plus tard comme un professeur efficace et très aimé.
Sa thèse de doctorat portait sur la spiritualité et l'intersubjectivité : ce qui se passe entre les personnes.
L'Afrique du Sud vivait alors sous l'apartheid. Plutôt que des discours enflammés contre l'apartheid, Shutte choisit une démarche concrète.
Il se posa une question. Que pouvait apporter la culture africaine à la philosophie ? Et que pouvait-elle en apprendre ?
Il trouva, dans la pensée africaine, des intuitions sur la personne et la communauté.
En 1993 parut son livre Philosophy for Africa. En 2001 vint la suite : Ubuntu: An Ethic for a New South Africa.
Il y proposait une nouvelle lecture de l'idée morale au cœur de la pensée africaine : l'ubuntu.
Pour lui, l'ubuntu ne s'opposait pas à la liberté individuelle chère à l'Europe. Il la complétait.
Il appliquait ensuite cette éthique à la vie de tous les jours. Les relations entre hommes et femmes. L'école. Les soins de santé. Le travail. La politique. La religion.
Le pays sortait de l'apartheid. Shutte lui offrait une éthique commune.
En 2016, un collègue le disait encore : ce livre restait une référence.
Shutte ne se contentait pas d'écrire. Il priait dans une paroisse de township, et il en partageait pleinement la vie.
En décembre 2003, à soixante-cinq ans, il put enfin voir ses enfants recevoir leur diplôme, dans l'université où il enseignait.
« Je suis incroyablement content », dit-il (traduction libre).
Il prit sa retraite à la fin de cette année-là. Mais il continua de chercher, comme chercheur associé, sur les liens entre la religion et la science. En 2005, il dirigea un livre sur la quête d'humanité dans la science et la religion.
À la retraite, il devint poète. Il écrivit aussi un roman, Conversion, qui se passe au prieuré dominicain de Stellenbosch.
Sa foi, elle aussi, continua de chercher. Elle s'ouvrit à toutes les traditions religieuses.
À la fin de sa vie, il servit comme prêtre dans le mouvement des femmes prêtres catholiques romaines, que l'Église a excommunié. Il militait aussi pour la réforme de son Église.
Augustine Shutte mourut d'un cancer le 23 mai 2016, à soixante-dix-huit ans.
Un mois plus tard, lors de la remise des prix du département de philosophie, un collègue lui rendit hommage. On lui décerna un prix spécial pour l'œuvre d'une vie.
Toute sa vie, il avait cherché ce qui fait une personne. Dans l'ubuntu, il avait trouvé une pensée de la personne et de la communauté.
En 1958, le jeune homme avait franchi une barre, très haut au-dessus du sol.
Il passa ensuite sa vie à franchir d'autres barres : entre les Églises, entre les philosophies, entre les mondes d'un même pays.
Sources
- Dr Augustine Shutte, 1938–2016 (UCT News, 2016) news.uct.ac.za
- Lecturer finally gets to cap offspring (UCT News, 2003) www.news.uct.ac.za
- Hommage à Augustine Shutte, par Peter Collins (Département de philosophie, Université du Cap, 2016) humanities.uct.ac.za
- Ubuntu: An Ethic for a New South Africa, notice (PhilPapers) api.philpapers.org
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