Fil 02 · Technologie et déshumanisation · 12 octobre 2026 · 3 min de lecture
La voix du discours de mariage
En 2005, un AVC a privé de la parole Ann Johnson, une enseignante de Regina. Dix-huit ans plus tard, l'enregistrement de son discours de mariage a aidé à lui rendre sa voix.

Le grenier à récits
Le jour de son mariage, Ann Johnson prononce un discours d'environ 15 minutes. On l'enregistre.
Bien des années plus tard, c'est cet enregistrement qui permettra de lui rendre sa voix.
Ann enseigne les mathématiques et l'éducation physique dans une école secondaire de Regina, en Saskatchewan. Elle entraîne aussi des équipes de volleyball et de basketball. Elle a eu un bébé avec son nouveau mari.
En 2005, à 30 ans, elle joue au volleyball avec des amis. Un AVC du tronc cérébral la frappe.
Elle ne peut plus bouger aucun muscle. Elle ne peut plus parler. C'est le syndrome d'enfermement : la personne est consciente, mais prisonnière de son corps. Au mieux, Ann émet des sons, « ooh » ou « ah ».
Pendant sept ans, elle communique avec un tableau de lettres. Son mari, raconte-t-elle, finit par se lasser de traduire. Puis un système qui suit le mouvement de ses yeux lui permet d'écrire environ 14 mots par minute. Une conversation en compte de 150 à 200.
Sa fille ne connaît qu'une voix pour sa mère : celle, à l'accent britannique, de son appareil de communication.
En 2022, Ann se joint à un essai clinique de l'Université de Californie à San Francisco (UCSF) et de l'Université de Californie à Berkeley. Elle en est la troisième participante.
Le neurochirurgien Edward Chang pose à la surface de son cerveau une mince plaque de 253 électrodes. Elles captent les signaux qui, autrefois, allaient vers les muscles de son visage et de sa bouche.
Une intelligence artificielle apprend à traduire ces signaux en mots. Ann tente de parler. À l'écran, un avatar qu'elle a choisi prononce ses phrases, avec des expressions comme la tristesse ou la surprise.
Cette voix, les chercheurs l'ont recréée à partir de son discours de mariage.
Dix-huit ans après son AVC, Ann entend de nouveau sa voix.
Dans un questionnaire remis aux chercheurs, elle écrit que l'entendre l'a émue.
En août 2023, l'équipe publie ses résultats dans la revue Nature. Le système atteint près de 80 mots par minute, avec un vocabulaire de 1 024 mots. Il vise juste environ trois fois sur quatre.
Ce n'est pas encore un outil de tous les jours. L'implant est relié par un câble à des ordinateurs. En février 2024, il est retiré, pour une raison sans lien avec l'essai.
La recherche continue. En mars 2025, dans la revue Nature Neuroscience, l'équipe présente une nouvelle méthode. Le délai entre la tentative de parler et le son passe d'environ huit secondes à environ une seconde. Ann, qui reste en contact avec les chercheurs, dit s'être sentie en contrôle.
Une machine ne remplace pas une voix. Mais elle peut rendre à quelqu'un sa place dans la conversation.
Son rêve : devenir conseillère dans un centre de réadaptation physique, et parler à ses clients grâce à une neuroprothèse. Elle dit pourquoi :
« Je veux que les patients me voient et sachent que leur vie n'est pas finie. »
On devient quelqu'un par les autres, et la parole est l'un des chemins qui nous relient. Ici, la technologie n'a rien remplacé : elle a rouvert ce chemin.
Et vous ?
Autour de vous, à qui pourriez-vous laisser le temps de finir sa phrase, même quand les mots viennent lentement ?
Chiffres
Sources
- A stroke stole her ability to speak. Eighteen years later, scientists used AI to bring it back (UC Berkeley, 2025) news.berkeley.edu
- Woman with paralysis speaks through avatar 18 years after stroke, thanks to brain implant and AI (UCSF, 2023) neurosurgery.ucsf.edu
- Regina woman who suffered stroke getting voice back thanks to A.I., brain implant (CTV News Regina, 2023) regina.ctvnews.ca
- AI brain implant helps Sask. woman speak for the 1st time in 18 years (Global News, 2023) globalnews.ca
- Woman with paralysis speaks through an avatar 18 years after a stroke, thanks to a brain implant and AI (NBC News, 2023) www.nbcnews.com
Chaque donnée de cette page renvoie à une source publique vérifiable.
Mots-clés
À lire aussi
Quand l'appareil ne voit pas la peau
Les oxymètres de pouls peuvent surestimer l'oxygène dans le sang des personnes à la peau foncée. Un biais caché dans un objet ordinaire.
LireDix sachets de graines et une inconnue de Toronto
À Langley, un homme aveugle trie ses graines avec l'aide d'une inconnue de Toronto. L'application Be My Eyes relie aujourd'hui un million de personnes aveugles à dix millions de bénévoles.
LireLa machine ne refuse pas seule
Ottawa oblige ses ministères à évaluer les risques de leurs algorithmes avant de s'en servir, et à garder un humain au moment de dire non.
Lire