Kenya, 1986
Ngũgĩ wa Thiong'o
Écrivain kényan, Ngũgĩ wa Thiong'o choisit d'écrire dans sa langue, le gikuyu. Emprisonné sans procès, il écrivit un roman sur du papier hygiénique, puis défendit les langues africaines dans Decolonising the Mind.

Vies inspirantes · Penseurs de l'Ubuntu
C'était en octobre 1977, à Kamiriithu, un village près de Limuru, au Kenya.
Ce jour-là, dix mille personnes vinrent voir une pièce de théâtre. Elle s'appelait Ngaahika Ndeenda : Je me marierai quand je voudrai.
Elle n'était pas écrite en anglais. Elle était écrite en gikuyu. Et ce sont les gens de Kamiriithu qui l'avaient montée, avec deux écrivains : Ngũgĩ wa Mirii et Ngũgĩ wa Thiong'o.
Au bout de six semaines, le gouvernement interdit la pièce.
Ngũgĩ wa Thiong'o était né dans ce même village, le 5 janvier 1938. Il s'appelait alors James Ngugi. Sa famille était kikuyu.
Il grandit pendant la guerre des Mau Mau. La guerre toucha sa famille de près. Un demi-frère, Mwangi, y perdit la vie, en combattant avec la Kenya Land and Freedom Army. Sa mère fut torturée au poste de la garde du village.
Le garçon étudia. L'Alliance High School, puis l'université Makerere, à Kampala, où il obtint en 1963 une licence d'anglais. Puis Leeds, en Angleterre.
En mai 1964 parut son roman Weep Not, Child. Il écrivait alors en anglais.
Mais vers 1970, il changea de nom. James Ngugi devint Ngũgĩ wa Thiong'o. Et il se mit à écrire en gikuyu.
À Kamiriithu, il avait aussi aidé à fonder un centre communautaire d'éducation et de culture.
Après l'interdiction de la pièce, il fut arrêté sur l'ordre du vice-président Daniel arap Moi.
On l'enferma à la prison de haute sécurité de Kamiti. Il y resta près d'un an. Sans procès.
En prison, il continua d'écrire.
Sur le papier hygiénique de la prison, il écrivit un roman entier. Caitaani mũtharaba-Inĩ. Le Diable sur la croix. Le premier roman en gikuyu.
Il fut libéré en décembre 1978.
En 1982, il partit en exil, au Royaume-Uni puis aux États-Unis. Cette même année, au Kenya, la police armée détruisit le théâtre de Kamiriithu.
Des années plus tard, il résuma ce chemin en une phrase.
« Il m'a fallu être loin de ma langue maternelle pour la découvrir. »
En 1986 parut Decolonising the Mind. Il y demandait aux écrivains africains d'écrire dans leurs propres langues.
Pour lui, l'Afrique devait reprendre son économie, sa politique, sa culture. Et ses langues.
Son attachement à sa langue et à la communauté kikuyu de Kamiriithu fait écho à l'Ubuntu, sans s'y confondre.
Il devint professeur à l'Université de Californie à Irvine. En août 2004, il revint enfin en visite au Kenya. Sa famille ne pouvait y retourner sans danger qu'après la retraite de Moi, en 2002.
Il mourut le 28 mai 2025, à Buford, en Géorgie, à 87 ans.
Il laisse des romans, des pièces, des essais.
Et il reste l'image d'un homme en prison qui écrivait, sur du papier hygiénique, un roman dans la langue de sa mère.
Sources
- Ngũgĩ wa Thiong'o (Wikipédia, en anglais) en.wikipedia.org
- Ngũgĩ wa Thiong'o : la vie, l'œuvre et l'héritage d'un géant kényan (African Business, 2025) african.business
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